LE POINT SUR : Polychimiothérapie à deux vitesses : un cas de conscience

Alexandre TIENDREBEOGO

J'ai toujours été troublé, le mot n'est pas assez fort, par l'administration de la rifampicine en dose quotidienne dans le traitement des cas de lèpre MB dans les pays européens (France spécifiquement)*. C'est au Congrès des Léprologues de Langue Française qui s'est tenu à Bamako (Mali) en janvier-février 1992, que j'ai appris pour la première fois l'existence du schéma de polychimiothérapie MB où la rifampicine était donnée en doses quotidiennes. Je venais d'occuper le poste de médecin épidémiologiste adjoint, responsable de la formation à l'Institut Marchoux depuis à peine 2 mois. Mes connaissances en matière de traitement de la lèpre se résumaient aux cours que j'avais reçus au Burkina Faso en 1986 et 1989 pour l'application des schémas de PCT recommandés par l'OMS et à ce que j'avais retenu de mes lectures au sujet de la lèpre et de la lutte antilépreuse.
De ces cours et lectures, j'avais retenu qu'il n'y avait pas de différence statistiquement significative dans les résultats du traitement par la rifampicine administrée en dose quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle. Cette absence de différence s'expliquait par la biologie de M. leprae, bacille acido-alcoolo-résistant, se multipliant au rythme d'une division toutes les deux semaines. Il était donc inutile, onéreux et même dangereux d'administrer de la rifampicine en dose quotidienne dans le cadre du traitement de la lèpre. En tant que Directeur provincial de la santé, j'avais lancé le traitement PCT dans 2 Provinces au Burkina Faso, l'une comptant 250 cas de lèpre et la seconde 300 cas. Les résultats thérapeutiques de la PCT recommandée par l'OMS m'avaient fort impressionné et j'étais persuadé de l'élimination de la lèpre par la mise en place de ces schémas.
Aussi, non seulement j'étais surpris et révolté par les schémas de PCT utilisés dans les pays " industrialisés ", (je n'aime pas beaucoup ce terme, je préfère dire les pays européens), mais je me posais encore un problème de conscience et d'éthique médicale. En effet, si les schémas de traitement PCT recommandés par l'OMS, avec une prise mensuelle de 600 mg de rifampicine, sont suffisants et efficaces pour guérir la lèpre, pourquoi, en Europe, administre-t-on la rifampicine en dose quotidienne ?
Quelques réponses possibles à cette question sont les suivantes :

  1. La rifampicine en dose quotidienne est plus efficace que la rifampicine en dose mensuelle, mais vu le coût du traitement, on a choisi de proposer un traitement moins efficace et moins cher aux pays d'endémie lépreuse, compte-tenu du nombre important de malades à traiter et des maigres ressources dont disposent ces pays. Tout comme si dans le traitement du VIH/SIDA, on proposait une monothérapie antirétrovirale aux pays pauvres ayant une forte prévalence, contre une tri ou quadrithérapie dans les pays riches à faible prévalence.
  2. La rifampicine en dose quotidienne a la même efficacité que la rifampicine en dose mensuelle, mais vu que les pays européens ont beaucoup de ressources et que les coûts de traitement sont de toute façon remboursés par la sécurité sociale, on préfère l'administration quotidiennne qui est plus chère, donne un sentiment de meilleure prise en charge au malade, et rassure peut-être davantage le prescripteur qui aurait une peur bleue de la lèpre.
  3. La rifampicine en dose quotidienne est aussi efficace que la rifampicine en dose mensuelle, mais les risques d'effets secondaires (notamment hépatiques) sont plus élevés dans l'administration quotidienne. Les moyens de prévention/traitement de ces effets secondaires étant disponibles en Europe, on choisit le traitement avec administration quotidienne.
Aucune de ces trois réponses ne résoud mon cas de conscience, et je me sens toujours mal à l'aise lorsque je lis que des médecins en Europe traitent les cas de lèpre avec rifampicine quotidienne, pendant 24 mois ou même jusqu'à négativation des frottis de peau. La situation la plus inconfortable pour moi, serait d'avoir à traiter un cas de lèpre Burkinabè vivant à Paris avec une PCT à rifampicine quotidienne et de soumettre l'oncle, qui l'a contaminé à Ouagadougou, à la PCT recommandée par l'OMS. Quelle justification ?

* Réf : Brèves : Rappel PCT dans BALLF n° 7, page 14.
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