Dans les précédents numéros du Bulletin de l' ALLF, nous avons traité le problème essentiel du diagnostic précoce de la lèpre et donc ainsi de la prévention des neuropathies.
Mais, malheureusement, il faut se rendre à l'évidence : dans de nombreux pays, les cas de diagnostic tardif sont encore très fréquents et, avec eux, leur cortège de séquelles neurologiques. Et puis, il y a, aussi, les anciens malades présentant des paralysies et des troubles trophiques à la chronicité désespérante.
Les malades et les personnels soignants sont souvent découragés. La plupart des différents partenaires de la lutte anti-lépreuse baissent les bras devant l'importance du problème, son coût et la faible rentabilité (en terme de résultats) des moyens à mettre en œuvre.
L' ALLF aurait souhaité qu'un Séminaire puisse se faire sur ce thème en réunissant toutes les personnes identifiées comme compétentes pour donner un avis autorisé afin d' arriver à un consensus pour dégager des stratégies (modulables évidemment en fonction des pays).
En attendant qu'une telle réunion puisse avoir lieu, l' ALLF se fait l'écho de tous ceux qui, sur le terrain, sont confrontés à ce problème, en posant les questions suivantes à des personnes qui, en fonction de leur compétence et de leur expérience dans ce domaine, pourront, nous l'espérons, dégager pour nos lecteurs les grandes lignes d'une politique qu'ils souhaiteraient voir mener dans les programmes lèpre nationaux.
Que répondez vous à ceux qui sont partisans de l'" abstention " (ou tout au moins qui pensent qu'il n'est pas possible de faire plus que ce qui se fait actuellement), concernant les invalidités de la lèpre, parce que :
- les malades présentant des invalidités sont trop nombreux
- le coût serait démesuré.
- on n'est pas du tout convaincu de l'efficacité à long terme de la chirurgie et de la réadaptation.
- il faut donner la priorité exclusive à la PCT précoce pour guérir les malades tout en prévenant ainsi les neuropathies.
Etes vous d'accord avec cette analyse, sur tout ou en partie ?
Sinon, avez vous de solides arguments pour les convaincre que l'on peut faire mieux ?
En tenant compte des différents moyens dont on peut disposer (décompression nerveuse, chirurgie palliative ou de propreté, réadaptation physique, corticothérapie, éducation sanitaire etc..)
- Trouvez vous que les actions actuellement menées sont suffisantes ?
- Sinon, que proposez vous comme stratégie ?
Commentaires éventuels ….. Réponses à d'autres questions non posées ci-dessus, mais qui vous paraissent essentielles…….
- Alexandre Tiendrebeogo (*)
- 1ère question
Je ne suis pas d'accord avec cette analyse pour les raisons suivantes :
Les malades présentant des infirmités sont très nombreux (2 à 3 millions), mais ils n'ont pas tous besoins de soins médico-chirurgicaux ni de soutien socio-économique pour leur réinsertion sociale. Selon une étude faite par les regrettés Drs Giraudeau et Depinay au Mali en 1979 dans le Cercle de Diré (Région de Tombouctou) et les résultats des enquêtes que nous avons réalisées sur les infirmités d'origine lépreuse au Burkina Faso en 1995 et en Côte d'Ivoire en 1996 , la proportion de porteurs d'infirmités lépreuses nécessitant des soins chirurgicaux est de l'ordre de 5%. Soit pour les 2 à 3 millions de sujets ayant des invalidités dues à la lèpre, 100 000 à 150 000 sujets à pendre en charge dans le monde. La grande majorité des mutilés de la lèpre ont des infirmités stabilisées. Ils ont seulement besoin de quelques conseils pour éviter les aggravations potentielles.
Le coût de la prise en charge de ce nombre réduit de malades serait donc raisonnable, surtout si l'on privilégie les techniques simples et peu coûteuses que l'on peut réaliser sur le terrain ou dans les centres médico-chirurgicaux du niveau district. Par exemple, pour le traitement des maux perforants plantaires (MPP), qui constituent la mutilation la plus fréquente aux pieds, le Dr Grauwin et l'équipe de l'ILAD et nous mêmes, à l'Institut Marchoux , avons montré que le traitement des maux perforants plantaires peut se faire à l'aide du sucre du commerce (saccharose). Non seulement le sucre est efficace dans le traitement des MPP, mais les soins peuvent être réalisés à domicile par le malade lui-même ou sa famille à un coût très bas. La quantité de sucre pour un pansement de MPP de taille moyenne (5 cm dans le plus grand diamètre) est de l'ordre de 5 Francs CFA (0,05 FF). Une fois remplie de sucre, on peut utiliser un simple morceau de tissu propre pour maintenir en place le sucre dans la plaie. Ce qui supprime les coûts liés aux bandes, aux compresses et au coton utilisés pour le pansement.
Même si l'efficacité à long terme de la chirurgie et de la réadaptation n'est pas démontrée, les quelques années ou mois d'amélioration fonctionnelle que l'on apporte aux malades sont très appréciables et contribuent à stabiliser les lésions qui ne vont plus s'aggraver ultérieurement.
La priorité doit être accordée à la PCT précoce, mais la plupart des pays endémiques ont atteint le seuil d'élimination de la lèpre. Dans la Région Afrique de l'OMS, le seuil d'élimination a été atteint au niveau régional et dans 29 pays sur les 46 pays de la région, selon les données disponibles au Bureau régional. Il serait temps, en plus des activités de surveillance continue de la lèpre dans ces pays qui ont éliminé la lèpre, d'organiser et de supporter les activités de prise en charge des infirmités lépreuses dans un cadre intégré.
- 2ème question
Non, les actions actuellement menées ne sont pas suffisantes. Les quelques rares pays qui ont tenté d'organiser la prévention des infirmités et la réhabilitation physique (PIRP) se sont contentés de transformer des anciennes léproseries en centre de soins médico-chirurgicaux et d'éducation sanitaire, et d'utiliser le personnel du programme lèpre (infirmier spécialiste et superviseur lèpre) comme personnes ressources. Il serait plutôt préférable d'intégrer la PIRP dans les services de santé généraux et que le handicap du à la lèpre soit pris en charge comme les autres handicaps physiques, liés entre autres, aux accidents de circulation, à la poliomyélite, à la méningite ou à d'autres pathologies. On organiserait des activités de PIRP des handicapés physiques plutôt que pour les seules personnes atteintes de la lèpre. On sortirait ainsi hors du cadre restreint des " léprologues " et probablement de l'ALLF.
Références :
1) Giraudeau P. et Depinay J., Place et importance de la chirugie spécialisée dans un programme national de lutte contre la lèpre, Méd. Trop. 39 (1979) 5 : 577-579
2) Tiendrebeogo A, Touré I et Zerbo P. J., A survey of leprosy impairments and disabilities among patients treated with MDT in Burkina Faso ; Int. J. Lep. 1996, 1 : 15-25
3) Tiendrebeogo A., Djakeaux D.S., Asse H., Eba M. E., et Sica A. ; Enquête sur les infirmités lépreuses chez les sujets traités par la PCT en Côte d'Ivoire ; Acta Leprol 1997, 10 (1) : 151-158
4) Grauwin M. Y, Cartel J. L. et Lepers J. P. ; Comment guérir les ostéites et ostéo-arthrites des extreémités dans anciens malades de la lèpre par le sucre cristallisé alimentaire ? Acta leprol. 1999, 11 (4) : 147-153
5) Aminata Goïta ; Evaluation comparative des pansements au saccharose et/ou au permanganate de potassium dans le traitement des maux perforants plantaires d'origine lépreuse ; Thèse de médecine soutenue à la FMPOS de Bamako en novembre 1998.